DIDIER-MARIE LE BIHAN, ÎLIEN DU MONDE

Didier-Marie LE BIHAN

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UN ARTISTE ENGAGÉ À SEIN, RENCONTRE AVEC DIDIER-MARIE LE BIHAN


...6 ans de gestation, bientôt la délivrance
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Écrit par Anne Cloarec - Remerciements

 

« Enez Sun ». Île de Sein, en breton. C’est du haut de la Pointe du Raz, face à un Raz de Sein tant redouté, que je m’étais promise d’y aller un jour et d’y passer du temps. Car cette île, si petite soit-elle, mérite qu’on lui accorde bien plus qu’une simple journée. Ce temps si appréciable une fois sur place, nous appartient donc enfin. Le voir s’égrener, loin du tumulte du continent, est si plaisant, apaisant. J’ai eu la chance de faire de belles rencontres pendant mon séjour et je reviens enrichie de celles-ci. Parmi elles, il en est une qui aura su attiser tout particulièrement ma curiosité. Didier-Marie Le Bihan est un artiste pas comme les autres avec qui j’ai eu la chance de pouvoir partager un peu de temps, ce temps sénan si précieux.

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Le Phare d'Armen
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Originaire de Douarnenez (plus précisément de Tréboul), Didier-Marie Le Bihan a commencé la peinture vers l’âge de 6 ans aux Ateliers Populaires d’Art en apprenant les bases auprès de Roland Sénéca. D’un père maçon, il apprend « le métier » à ses côtés avant d’obtenir un CAP et de le suivre dans cette voie. Après un accident professionnel, il met pourtant de côté la maçonnerie pour rentrer dans une école de photographie tout en continuant la peinture en parallèle. Il apprend alors à poser un regard différent sur son travail et s’intéresse tout particulièrement à la lumière et la façon de la travailler. En associant le dessin à la photo, il se spécialise alors dans la retouche photo et travaille quelques années à son propre compte, à Nantes, en tant que restaurateur de documents photographiques. Malgré tout, et l’appel de la toile se faisant plus fort, il finit par octroyer tout son temps à la peinture et parvient à en vivre malgré une petite production. De retour à Douarnenez, il crée l’association « Au Bonheur des Peintres » afin d’habiller les vitrines parfois vides de certaines boutiques du centre ville. Ayant l’opportunité de venir vivre quelques temps à Sein, Didier-Marie tente l’expérience avec femme et enfant et finit par s’y installer définitivement il y a quelques années.

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C’est par conséquent depuis son arrivée sur l’île en 2000 que le peintre prend conscience de la fragilité de la planète. « On est tellement petit qu’on voit le monde en grand ». Sur l’île, et en bravant de nombreuses tempêtes, Didier-Marie apprend à prendre du recul, à voir les problèmes environnementaux dans leur globalité, les méfaits de l’Homme sur la Nature et décide de ne plus seulement dénoncer mais surtout de participer en créant Radooo.

Radooo est une association rassemblant des artistes qui, par la vente de leurs œuvres mises en copropriété, permettent la réalisation de projets environnementaux. Cela a permis par exemple la création de guides sur l’Île de Sein (projet récompensé par l’UNESCO) pour mieux comprendre ses richesses naturelles et patrimoniales. D’autres projets sont également en cours à Haïti et au Cambodge. Enfin, un projet de financement participatif serait par ailleurs à l’étude, histoire de donner un coup de pouce à l’association. Le mouvement se crée donc doucement depuis quelques années. Les artistes signent leurs œuvres de trois petites gouttes d’eau, symbole particulièrement fort de l’appartenance à l’association. Et Didier-Marie y contribue activement.

 

Si je devais décrire la peinture de Didier-Marie Le Bihan, je ne suis pas sûre de la situer à notre époque. Riche d’une technique inspirée des grands maîtres flamands, le peintre est sûrement un des seuls au monde à travailler encore ainsi. Son travail commence par la préparation du support, une toile sur bois marouflée sur laquelle un enduit à la craie est posé en plusieurs couches toutes finement poncées. Et c’est ce même enduit qui viendra par la suite renvoyer la lumière à travers des couches successives de glacis. L’œuvre viendra se construire ainsi lentement. Didier-Marie le dit lui-même : « À Sein, nous n’avons pas l’heure mais nous avons le temps ». Il en faudra donc de ce temps pour pouvoir apprécier le tableau fini. Néanmoins, le peintre se refuse à parler de patience qu’il assimile à un objectif, à une contrainte. Lui n’en a pas. Son travail se fait donc sans pression et toujours avec beaucoup de plaisir.

 

Sa palette est recherchée et peaufinée. Les couleurs sortent rarement pures du tube mais sont au contraire liées entre elles pour en former de nouvelles. Ainsi, seuls le jaune, le noir, le rouge et très rarement le bleu se retrouvent dans son atelier. Les éclats, s’ils sont blancs, ne sont que cette réserve, ce fond laissé dénudé pour venir traverser les différentes couches de glacis. Il utilise donc très peu de peinture et s’en réjouit en prétextant qu’il pollue ainsi bien moins la planète. Seuls l’ambre en guise de siccatif et de vieux pinceaux « usinés » viendront s’ajouter à son matériel.

Les tableaux de Didier-Marie prennent littéralement vie et la lumière, qui y est présente, vient nous émouvoir subtilement. Ce ne sont pas des aplats tel un trompe-l’œil. Non, loin de là. La profondeur est telle qu’elle finit par créer une matière, un objet à part entière. Et c’est avec plaisir que l’on rentrera dans le tableau sans vouloir en sortir avant d’en avoir saisi toutes ses subtilités. Cette technique de la réserve demande un long travail de préparation, une grande exigence, ne laisse aucune place à l’erreur mais permet à l’œuvre de durer dans le temps. Didier-Marie sensibilise donc à travers ses tableaux et offre le fruit de ses idées à l’environnement, notamment à travers Radooo.


Ce qui m’a réellement touché dans le travail de Didier-Marie est sans aucun doute le contraste saisissant entre la douceur de ses œuvres et la dureté de la réalité, d’autant plus sur cette île essuyant parfois les pires tempêtes l’hiver. Son travail est d’une grande poésie, d’une très grande sensibilité, qu’il s’agisse de natures mortes, de portraits ou de paysages.

Didier-Marie pense littéralement son tableau et c’est d’ailleurs une fois l’étude terminée qu’il se lance, sans aucun modèle. Car il accordera au final bien plus d’importance à vouloir offrir une émotion visuelle qu’à représenter la réalité. Il ne veut pas être influencé par cette dernière ou encore la copier. « L’objet ainsi uniquement en tête se dessine peu à peu et finit par ressembler à l’image qu’on s’en fait dans notre propre réalité. Le plus important est de se dégager de la manière de faire. Seul le résultat compte. » Son œuvre, en gravant ainsi nos mémoires, s’inscrit dans le temps. Sa démarche toute entière est donc sincère et touchante.

 

Je remercie infiniment Didier-Marie de m’avoir accordée un peu de son temps et d’avoir ainsi échangé avec moi dans son atelier. N’hésitez pas vous aussi à aller à sa rencontre et découvrir son univers. L’atelier-café est de surcroît un lieu accueillant, surprenant où trône l’imposant bar tout droit sorti du film Elisa, mais surtout toutes ces photos et peintures captivantes, œuvres d’artistes engagés eux aussi et toutes signées de ces trois petites gouttes d’eau.

L’espoir règne donc en maître et on ne ressort pas de ce lieu comme on y est rentré. Un peu à l’image de l’île finalement. Car que ce soit pour une journée, une semaine ou plus, on ne quitte pas Sein sans emporter un peu de sa magie. On ne quitte pas Sein sans l’envie d’y retourner.

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